Fernando V. Ramirez Rozzi est paléoanthropologue, spécialiste de l’anthropologie évolutive et directeur de recherche à l’UMR 7206 Éco-Anthropologie » (Université de Paris/CNRS/Muséum national d’histoire naturelle). Ses travaux scientifiques portent sur l’évolution de la croissance au cours de l’évolution humaine ainsi que sur la diversité de croissance entre les populations de l’homme moderne. Pour cela, il va s’appuyer sur la recherche de la sphère orofaciale.

Retour sur un entretien passionnant qui mêle anthropologie et odontologie.

 

© Fernando V. Ramirez Rozzi

 

Quel est votre parcours ?

J’ai obtenu mon doctorat en Paléontologie Humaine au Musée National d’Histoire Naturelle en 1992. J’ai toujours étudié la croissance humaine et ses changements au cours de l’Évolution. En d’autres mots, quand, comment et pourquoi la croissance chez l’Homme actuel se différencie de celle de notre plus proche parent, le chimpanzé ?

Pendant une quinzaine d’année, j’ai analysé la croissance chez les espèces fossiles : les Australopithèques, l’Homo habilis, l’Homo ergaster et l’Homo neandertalensis, à partir d’études dentaires. Avec des collègues, nous avons déterminé que la croissance prolongée chez l’Homme est apparue récemment dans l’Histoire de l’Évolution. Grâce à nos recherches, nous avons également constaté la diversité des modalités de croissance que les espèces fossiles pouvaient présenter.

Une des hypothèses de nos recherches a été alors de lier la croissance de l’être humain à sa nécessité d’adaptation aux différents types d’environnement. La seule façon de tester une telle hypothèse a été d’étudier la diversité des rythmes de croissance chez des populations d’hommes actuels et d’établir un lien de causalité entre leurs modalités de croissance et leur environnement.

Quels sont vos terrains de recherche ?

Le point culminant de la croissance humaine est la taille adulte, j’ai décidé d’étudier la croissance au sein de populations qui montrent des tailles extrêmes de la diversité actuelle.

En 2007, j’ai donc commencé l’étude de la croissance humaine d’une population pygmée, les Baka du sud-est du Cameroun. Pendant 12 ans, j’ai suivi à peu près 600 individu Baka âgés entre 0 et 25 ans. Cette étude longitudinale m’a permis d’établir la courbe de croissance des pygmées Baka et de déterminer le facteur responsable de leur petite taille à l’âge adulte. On sait que la morphologie Baka résulte de facteurs génétiques particuliers mais on ne connaissait pas comment ces facteurs agissaient sur leur croissance. Les Baka naissent avec des dimensions semblables à des populations standards, mais montrent un taux de croissance faible de la naissance à l’âge de 2 ans et demi. A partir de 3 ans, leur croissance suit une courbe semblable à celles des populations standards mais dans les tous premiers déciles. Les Baka présentent des pics de croissance à l’adolescence et atteignent la taille adulte à 18 et 20 ans, filles et garçons respectivement, de façon semblable aux populations standards.

Mais la différence de croissance pendant la petite enfance ne sera plus rattrapée et leur taille adulte sera en moyenne de 1,47 et de 1,54 mètres pour les femmes et les hommes respectivement.

Depuis trois ans, j’ai commencé à me rendre au Soudan pour étudier les populations qui se trouvent dans l’autre extrême de la diversité actuelle, les Nilotiques (Dinka, Nuer, Shilluk).

Pourquoi avez-vous rejoins l’équipe du laboratoire UR 2496 Pathologies, Imagerie et Biothérapie Orofaciales des Professeurs Chaussain et Bardet ?

La croissance dentaire est intimement liée à la croissance corporelle. Précisément, les études de croissance chez les formes fossiles ne peuvent être réalisées qu’à partir de l’analyse de la croissance dentaire. L’émail et la dentine présentent dans leur structure des lignes et des plans qui se forment avec une périodicité répétitive et systémique qui permettent donc de caractériser le type de formation de ces tissus dentaires et aussi d’établir une chronologie de leur formation ce qui est une aubaine pour les paléoanthropologues comme moi.

Par exemple, l’éruption des molaires chez l’homme actuel a lieu approximativement vers 6, 12 et 18 ans, tandis que chez le chimpanzé ceci se passe vers 3, 6 et 12 ans. L’étude de la micro-anatomie de l’émail et la dentine permet de connaitre la chronologie de la formation dentaire et ainsi de savoir si dans une espèce fossile l’éruption dentaire était proche de celle de l’homme moderne et donc de supposer que la croissance était déjà allongée.

Mais l’expertise de la micro anatomie des tissus dentaires a ouvert de nouvelles perspectives. Ainsi, elle permet de calibrer des malformations de l’émail ainsi que les changements chimiques que les tissus dentaires peuvent subir pour des maladies diverses. Le croisement des connaissances et des perspectives entre les études en anthropologie et en paléoanthropologie et les études de pathologies orofaciales ne peut être que très enrichissant et nous avons déjà quelques preuves.

Comment vous êtes-vous intéressé à l’odontologie ?

Mon intérêt pour les études dentaires m’a poussé à analyser l’âge d’éruption chez les Pygmées Baka. Il est largement assumé que la chronologie de la formation dentaire chez l’homme moderne est semblable partout. Or, mon étude a montré que l’éruption chez les Baka est précoce, toutes les dents font éruption à un âge plus jeune et ceci n’est pas lié à leur taille car les dents des Pygmées présentent les mêmes dimensions que les populations non-Pygmées. Donc d’autres processus de la formation dentaire sont en jeux. Avec la plateforme d’imagerie du laboratoire UR 2496 Pathologies, Imagerie et Biothérapie Orofaciale, nous commençons à aborder l’étude de la miroanatomie des tissues dentaires pour établir les probables processus responsables de la précocité.

Pouvez-vous commenter votre dernier ouvrage “Chez les pygmées Baka du Cameroun” ?

Le fait de suivre cette population de Pygmées Baka pendant 12 années, de me rendre au sud-est de Cameroun et de partager avec eux les savoirs, les mœurs, les expectatives, les questionnements, m’a fait vivre une expérience unique. Dans cet ouvrage, je revis cette expérience. Au fond d’une quête scientifique qui explique la raison à mes séjours et mes visites, je raconte la découverte de l’Autre dans l’altérité la plus totale. C’est la découverte d’un autre monde. Les anecdotes que je décris peuvent sembler tirées de l’imagination, mais non, c’est la réalité qui nous dépasse, nous étonne et nous émerveille davantage.