Le Pr Benjamin SALMON, PU-PH imagerie et chirurgie orale et chargé de mission sur la constitution d’une fédération hospitalo-universitaire de la médecine bucco-dentaire francilienne, voit dans le CHUGPN une belle opportunité pour la médecine bucco-dentaire de renforcer ses liens avec les autres spécialités médicales et de développer des axes pour la recherche clinique.

Comment la médecine bucco dentaire s’est-elle organisée au cœur de la crise et quelle a été l’implication de vos équipes et vous-même ?

La gestion efficiente de cette crise sanitaire, ou de toute autre, repose sur une étroite coordination entre les différents acteurs hospitalo-universitaires et une forte réactivité. Dès l’instauration du confinement, la Direction hospitalière de l’AP-HP a été informée de la volonté d’implication dans l’effort sanitaire des équipes bucco-dentaires et ce, affirmé à l’échelle de l’ensemble du personnel médical comme des étudiants. En quelques jours les premiers externes en chirurgie dentaire ont été formés et mobilisés sur la plateforme de télésurveillance des patients COVID+ sur le site Picpus (COVIDOM). Autre exemple marquant du succès d’une coordination centralisée, le déploiement d’un dispositif de régulation des urgences bucco-dentaires piloté par le Pr Géraldine LESCAILLE (COVIDENT) qui a significativement réhomogénéisé les prises en charge dans nos 6 Services hospitaliers en fonction des flux de patients, des situations cliniques et des ressources disponibles. L’implication de tou(te)s a donc été et continue d’être exemplaire.

En parallèle de la remontée en charge progressive des activités bucco-dentaires lors du déconfinement, ces actions de soutien sont amenées à se prolonger dans le temps selon les besoins sanitaires et notamment via le dispositif COVISAN qui associe bilans de dépistage (déploiement d’équipes mobiles à domicile) et accompagnement à l’isolement des patients et soignants diagnostiqués COVID+ (solutions d’hébergement adaptées) pour rompre les chaînes de transmission. Pour organiser la réponse opérationnelle, la constitution d’une cellule de crise a été confiée au Dr Nathan MOREAU de sorte à colliger les besoins, notamment extra-odontologiques, recenser les engagements sur la base du volontariat puis redéployer efficacement nos ressources humaines disponibles vers les structures à renforcer.

Notre réactivité se sera également exprimée à travers la recherche clinique dans l’optique de répondre aux questions scientifiques émergentes de sorte à adapter nos procédures et proposer des recommandations professionnelles non seulement en phase de crise mais également pour préparer l’après COVID-19. Ce sont autant d’éléments sur lesquels nous nous appuyons aujourd’hui, le Pr Vianney DESCROIX et moi-même, pour étayer une réflexion et produire un projet dans le cadre de notre mission de constitution d’une fédération hospitalo-universitaire de la médecine bucco-dentaire francilienne.

Quelles sont les premières leçons que vous tirez de cette expérience?

De COVID-19 ont émergé de nombreuses questions et réflexions dont une notamment : Ne doit-on pas (re)définir le rôle du chirurgien-dentiste dans une crise sanitaire majeure ? La situation d’urgence que nous avons vécue a montré la nécessité de croiser les disciplines, de faire se rencontrer les professionnels ne serait-ce qu’au sein d’un même GH et de connaître et comprendre les activités et capacités des uns et des autres. Par exemple, en tant que chirurgien-dentiste, mes compétences et capacités médicales ne sont pas exclusivement « dento-centrées ». Pour appuyer mon propos, lorsqu’une interdisciplinarité forte préexistait sur un site, cette connexion a été motrice et mes collègues hospitaliers ont pu être intégrés et participer activement à des missions de renfort infirmier et cela en première ligne.

Je reste convaincu que notre profession doit densifier les liens avec les autres disciplines médicales pour gagner en visibilité mais avant tout au service du patient. La bouche n’est pas une notion isolée ; la santé orale impacte la santé générale et réciproquement. Ces liens sont aujourd’hui largement documentés, s’intensifient et constituent des axes de recherche très actifs.

J’aime mon métier et je ne rate aucune occasion pour le faire découvrir ou redécouvrir. Notre discipline médico-chirurgicale est d’une richesse scientifique et clinique insoupçonnée, innovante, publiante et très avancée sur le plan technologique.

En quoi ces initiatives transversales peuvent être les prémices de l’organisation des formations et des projets de recherche au sein du CHU GPN ?

Comme je le disais, pour affronter la pandémie, les 6 services de médecine bucco-dentaire de l’AP-HP se sont coordonnés immédiatement. L’« après-guerre sanitaire » bénéficiera très probablement de ce retour d’expérience qui sera certainement moteur dans la restructuration des stages hospitaliers que nous devons opérer avec la fusion universitaire. En effet, la reprise par paliers successifs des activités médicales implique une réorganisation et une priorisation des soins conditionnées par les ressources et les contraintes structurelles. L’accueil et la circulation des externes entre les Services selon les objectifs pédagogiques et les besoins de santé, la « monoclinique » en 4ème année, l’universitarisation de nouveaux terrains de stage dans un cadre conventionnel ville-hôpital, et la décorrélation de l’encadrement clinique et de l’exercice personnel des praticiens HU sont autant de pistes à explorer et de scénarios à évaluer.

Comment cette dynamique peut-elle se matérialiser, se concrétiser ?

Je pense répondre au nom de beaucoup de mes collègues et cela ne surprendra personne : par un projet de médecine bucco-dentaire hospitalo-universitaire ambitieux et attractif !

La création de ce service de médecine bucco-dentaire doit bien évidemment suivre la logique du projet médical global et devra répondre à des objectifs hospitaliers précis et en cohérence avec les activités du futur CHU GPN. Il ne s’agit pas de dupliquer un modèle existant mais bien de concevoir une unité fonctionnelle avec des orientations bien spécifiques, lisibles, complémentaires et non redondantes avec les autres services d’odontologie d’Ile de France. J’y vois l’opportunité d’y développer des axes d’excellence en pilotant une recherche clinique fédérée en médecine bucco-dentaire ainsi que des activités de recours hospitaliers parfaitement identifiées et fléchées en lien avec les filières notamment les maladies rares.

Un travail colossal de préfiguration a été initié concernant les volets pédagogiques et la modélisation des structures de recherches fondamentale et préclinique et cette démarche doit maintenant s’étendre à la recherche clinique. Par définition, la recherche translationnelle tire toute sa quintessence d’un continuum entre laboratoires et services hospitaliers ; “from the bench to the clinics and back”. Une articulation de proximité directe favoriserait l’efficacité opérationnelle et la promotion des financements comme des partenariats publics / privés. Cette corrélation clinico-universitaire soutiendrait l’intégration de la composante santé orale dans les protocoles de recherche clinique multidisciplinaires, actuellement les plus valorisés.

Adosser un service hospitalier de médecine bucco-dentaire à la relocalisation de l’UFR d’odontologie et de chirurgie dentaire sur le Campus Nord assurerait une dimension internationale au projet d’ensemble qui se calquerait ainsi sur les meilleurs modèles de campus hospitalo-universitaire européens et mondiaux.